Épisode n°15:

À Fontafie au nord de la Charente c'était la glaise au royaume de la tuile ! & le spleen sans Baudelaire et sans zola. Non ! Les gens n'avaient pas dans leurs yeux, le bleu qui manquait à leur décor, Il n'y avait que de la grisaille & cette poussière d'argile, que les gens portaient comme un masque du courroux.

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À Fontafie c'était la tuile ! & le spleen sans Baudelaire et sans Zola. Non ! Les gens n'avaient pas dans leurs yeux, le bleu qui manquait à leur décor, Il n'y avait que la grisaille et cette poussière d'argile qu'ils portaient comme un masque du courroux.

Denis se rendit l'agence pour rencontrer le directeur monsieur Benoît un quinqua aux qualités humaines exceptionnelles, le seul en 15 ans dans cette agence.
Il n'avait d'ailleurs pas grand-chose à proposer pour un travail avec pension complète sans avoir à passer par un foyer des travailleurs et surtout sans quitter la région, car notre ex-ministre Michel Debré toujours le même n'avait pas que réaliser la déportation des orphelins en zone rurale, il leur avait mis aussi des boulets aux pieds afin de maintenir l'enfant jusqu'à sa majorité dans le département d’accueil, ce qui réduisait pour le directeur son champ d'action pour un placement autre que dans une autre ferme. Le seul endroit disponible immédiatement qu'il avait à proposer à Denis n'était que la tuilerie Perrusson de Fontafie en limite du département avec la Haute-Vienne qui louait le logement avec un lit une chaise sans la cantine. Il n'était pas étonnant que seul cette usine proposait ce genre d'hébergement. Dans ce département, les adages, sont vraiment persistants pour nous faire tourner en rond, ici, il ne fallait surtout pas dire « Fontaine, je ne boirais pas de ton eau si vous ne vouliez pas vous retrouver dedans jusqu'à plus soif et plus ».

Là-bas, sept ans se sont passés, c'était toujours le nord du département, hélas ! Il n'y avait rien de nouveau, l'enfer était toujours là bien implanté, les nouveaux yeux de Denis homme de 18 ans avaient tout de suite ressenti un violent spleen sans Baudelaire toujours absent de cet endroit qu'il n'aurait même pas eu de toute façon une poussière d'inspiration pour pouvoir philosopher tellement que la noirceur y était incommensurable aux siens. A la place de Denis, il aurait été dans un total désarroi avec une déprime presque sans lendemain de revenir vivre à l'intérieur de ce coron toujours là en bicolore poussiéreux en jaune grisâtre pour la glaise et le rouge pour les tuiles. Il aurait été facile d'y concevoir un décor à la Mad Max avec tous ces vieux camions-bennes qui perdaient dans un bruit sourd dans chacun des nombreux nids-de-poule de la voirie des mottes d'argile de leur lourd chargement.

La seule raison qui a fait fléchir Denis à s'installer et à venir rempiler à nouveau dans ce lieu damné, c'était l'espoir aussi d'y rencontrer la belle Germine qui habitait le village voisin. En plus sans les corvées du cerbère Marcelle, la mère nourricière, la vie y serait certainement plus faciles, enfin, c'est ce qu'il pensait à tort. Il voulait changer sa situation afin d'obtenir une certaine indépendance, et en pensant que l'herbe d'à côté ne pouvait être que plus verte et plus digeste... Ce n'était de toute façon que sur une courte durée de huit mois maximum avant de partir sous les drapeaux.

En février, Denis était embauché comme ouvrier spécialisé la plus basse qualification à la fabrication des tuiles, la fabrique de tuiles donnait l'impression qu'elle avait été faite dans une ancienne carrière dans un trou énorme rempli de poussière. Toutes les formes de tuiles y étaient fabriquées, des énormes presses débiter des tuiles molles en argile leurs textures étaient proches à celle de la pâte à modeler qu'il fallait manutentionner délicatement avec une mini-fourche en bois ou à la main selon le modèle tout en étant synchro avec le débit de la machine, il suffisait d'un ratage de réception pour que la tuile retourne dans le réservoir de glaise et que ce surplus emballe la presse qui devenait une furie incontrôlable, elle devenait un tyran pour l'ouvrier à essayer de suivre cette nouvelle cadence instantanée impossible à soutenir le temps qu'elle digère ce complément qui l'avait complétement déréglé. Les tuiles avançaient à touche-touche sur le tapis roulant de la presse, comme un long ruban sans fin. Il fallait garnir les paniers à six tuiles sur trois niveaux qui avançaient imperturbable sur la chaîne, les balancelles garnies, se dirigeaient en suspension comme un téléski des stations d'hiver, elles passaient en premier lieu dans les séchoirs afin de durcir et sécher l'argile puis après elles étaient ensuite sorties des balancelles pour être rangées toujours dans le mouvement de la chaîne qui ne s’arrêtait jamais, sur un wagon plateau pour ensuite partir à la cuisson dans un des trois fours qui fonctionnaient 365 jours par an.

L'air y était étouffant, chaud et lourdement chargé en particules de poussière en suspension qui asséchaient durablement la gorge, dont certains avaient su tirer un grand parti de la situation pour justifier leur penchant pour la bibine de blanc, c'était l'open bar sans limites. Le contremaître de la fabrique un sale monsieur qui se nommait Martaud, il aurait eu certainement ses heures de gloire à l'époque damnée en tant que kapo.

Tout ce qui était dégueulasse à effectuer dans cette usine, c'était pour Denis, car il ne fallait surtout pas se faire mal voir ou faire des vagues par les parents qui étaient des salariés de l’établissement depuis plusieurs générations, il fallait épargner leurs enfants des sales corvées, telle en était les prérogatives de ce kapo. Il s'acharnait donc à utiliser à toutes les sauces les nouveaux salariés sans une attache familiale dans l'enceinte de cette usine, ils avaient le privilège d'obtenir tous les postes vacants nombreux que personne ne voulait parce qu'ils étaient d'ailleurs les plus pourris et sans aucune protection comme plonger des tuiles à mains et bras nus dans un bain de peinture noire pour leur donner l'aspect de  l'ardoise. Cette teinture noire, avait un sacré défaut malgré les douches et le passage de la brosse à chiendent elle était très attachante, elle vous collait à la peau pour un bon moment, Denis avait l'impression qu'il était retombé dans une autre époque très loin du moderniste de l'usine Ballutaud qu'il venait de quitter. Maintenant, il avait l'impression d'emprunter l’ascenseur d'une mine pour toucher ci-bas le fond, il était entré carrément dans une ambiance à la Germinal de Zola.

L'hébergement qu'offrait l'usine avec déduction sur le bulletin de paye était une maison des corons très spartiates, un poêle à charbon avec son tuyau percé de partout, mais à cette époque le dioxyde de carbone n'était qu'une autre douceur la mort discrète dans un  sommeil si lourd qu'elle était presque un soulagement dans les entrailles de ce trou borgne et  inondé de poussières de cette fabrique. Un lit métallique de pensionnat équipé d'un sommier aussi en lattes métalliques, la fourniture du matelas, plutôt de la paillasse et des deux draps et de la couverture l'ensemble étaient fournis par l'économat, après avoir signé un reçu pour surtout bien les rendre à son départ si vous ne vouliez pas avoir une déduction sur votre dernière paye, les sanitaires étaient au vestiaire de l'usine, la cabane de la cour arrière du logement servait de WC. Le mobilier était rare et plutôt kitch par son originalité la chaise la table, avait, disparu, Denis avait dû improviser pour meubler, avec des parpaings et la porte intermédiaire comme plateau pour devenir un semblant table quant aux deux chaises elle fut piratée dans le vestiaire de l'usine. Chaque fois que Denis désirait allumer la radio, c'était aussitôt un roulement rageur des poings du voisin contre le mur mitoyen. Denis n'avait rien lâché malgré toutes ces tâches ingrates que lui imposait le kapo, son seul oxygène qui le tenait dans ce bagne s'était de caresser cet espoir de croiser un jour Germine. Deux mois plus tard, Denis avait obtenu le Graal, son bâton de maréchal, de faire les horaires en faction des trois huit pour effectuer la préparation des tuiles à la cuisson, son salaire avait été légèrement relevé et le travail était devenu plus digne à la condition humaine, pour l'hygiène et la santé, le poste était aussi moins bourrin grâce aux postes tournants toutes les deux heures. Huit mois plus tard à quelques jours du départ du service militaire pour le début octobre 1967 ! Sachant déjà que le successeur de Denis était impatient de bondir de son starting-block.

Sans aucune procédure à part son monologue ampoulé de kapo qui n'avait aucun sens d'humanité dans son ADN, c'est certainement pour cela que la direction l'avait choisi à ce poste. Denis fut accusé d'avoir voulu sciemment saboter la fabrication à son poste de chargement des paniers. C'est douze heures après sa faction de nuit que sont ressortis à l'autre extrémité de la chaîne quelques paniers contenant des tuiles, certaines étaient ressorties voilées, suite à un mauvais positionnement dans l'emplacement du panier, certainement due à une grosse fatigue de l'intervenant, quand l'homme n’est plus, qu'un automate au service de la machine pour enfourner bêtement les tuiles trop molles à l'aveugle dans un rangement non-stable qui circulait en cadence excessive sur un instant d'absence de lucidité. Durant les six mois passés à ce poste Denis n'avait jamais failli, aucune réclamation, jamais rien et à dix jours de la quille et voilà la cata qui lui tombe dessus sans aucune explication le soir même Denis était débarqué de son poste sans apporter la preuve que c'était vraiment lui le responsable de ce loupé. Monsieur Martaud un homme plein de morgue ne badinait pas avec la discipline s'il avait pu envoyer Denis aux galères séance tenante, il l'aurait fait volontiers sans hésitation. C'est dans ce contexte que la glorieuse carrière de Denis fut rétrogradée au grade de premier balai de l'usine tout comme à la Légion en une journée un lieutenant pouvait devenir un deuxième classe plus hautement décoré que son chef, à la différence qu'il y avait derrière cette décision un motif réel et sérieux avec parfois mort d'homme par négligence. Le réconfort inexistant des collègues de Denis s'est perdu immédiatement comme s'ils venaient de tirer la chasse après un bref passage aux toilettes. Ils ont passé les dix dernières jours à l'éviter, ou quand il ne pouvait pas faire autrement, ils fuyaient en regardant la pointe de leurs chaussures sachant pourtant qu'elle était pourrie par la glaise, telle était la solidarité que ses compagnons lui ont exprimé pas plus pas moins.

Denis passait sa journée à attendre le bon vouloir de l'avancement de la pointeuse, il ne lui manquait plus que le port d'un panneau au dos pour finir d'affadir ce mauvais ouvrier qui n'était pas un bon exemple du troupeau du kapo Martaud, on pouvait voir sa satisfaction jouisseuse et impétueuse qu'il affichait à son visage de voir Denis circuler avec sa brouette et son balai et sa pelle à l’intérieur de toute l'usine.
Concernant Germine, Denis avait tout tenté pour l'apercevoir même de loin, surveiller sa maison se rendre à toutes les activités des alentours comme les marchés où il rencontrait parfois ses deux frères qui n'étaient pas décidés de briser l'omerta familiale. Denis devait se rendre à l'évidence, Germine avait été mise au secret par ses parents, il n'aura aucune chance de la rencontrer, ce n'était qu'un mirage et rien d'autre, elle était passée rapidement comme une comète dans le ciel de Denis pour s'orienter vers une autre constellation. Pourtant, Denis avait gardé jusqu'au bout l'espoir de la rencontrer sur les huit mois de son voisinage. Il avait utilisé tous les moyens de locomotion la moto, le Solex, le bus la micheline. Le samedi soir le dimanche, il écumait sur 60 km à la ronde les bals de la région par tous les temps et trop souvent sous les odeurs nauséabondes de la tannerie de Chabannais profitant de la nuit elle se lâchait en vous donnant l'impression que vous aviez rendez-vous avec une charogne putride.

Heureusement qu'il existait l'Hermitage de Roumaziere qui animait avec son grand orchestre de Chabanais de belles soirées avec sa dizaine de musiciens des saxos, trompettes, cuivres, guitares, et ses trois chanteurs qui revisitaient tous les répertoires des chanteurs yé-yé des années 60. Ça pulsait fort dans la salle des fêtes, l'orchestre finissait au petit matin avec l'extraordinaire solo du batteur interprétant Caravan en pleine furie c'était une dure épreuve pour les poignées du musicien qui étaient à la limite de la dislocation et de la rupture au maximum du tempo, puis progressivement le son mourrait jusqu'à devenir imperceptible pour repartir avec la force du réveil brutale de l'Etna dans un vacarme assourdissant, ce n'était que du plaisir un chouette et merveilleux moment. Côté cœur s'était plutôt la Bérézina durant cette période Denis eut seulement que deux flirts avec Raymonde, une Parisienne en vacances chez ses parents et Aimée une élégante fille un peu plate mais tellement agréable du village voisin. Sinon une vraie vie de séminariste à vingt ans ce qui se calquait bien dans la tristesse de ce décor de cet endroit.

Enfin la libération en octobre 1967 de ce travail exécrable Denis a rendez-vous à la caserne du GT515 de La Braconne, le lundi à 9 heures. Le service économat de l'usine fermant le samedi matin il devait libérer le logement pour midi afin de recevoir son bulletin de salaire en échange de la literie et de la clef de l'habitation, ce qui l'obligerait certainement à passer la nuit du samedi et du dimanche à l'hôtel ou sur un banc de la gare sans savoir quoi faire de ses bagages qu'il ne pouvait pas non plus transporter à la caserne. Le fils des Laurent qui avait le salon de coiffure qui jouxte la voie ferrée était l'un des rares jeunes sympas que Denis côtoyait, ses parents en apprenant le désarroi qu'il avait à subir, ils se sont spontanément proposés avec gentillesse de l’héberger gratuitement pour les deux jours chez eux. Denis avait franchement apprécié cette délicate attention. En huit mois passés dans ce bled parmi ces habitants, ce fut réellement la seule action humaine qu'il à joliment reçu de la part de ce couple.








La période sous les drapeaux vous pouvez la lire 

N°1/2/3/ formation d'un trainglot

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