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Ni Dieu ni maître...

n°2.( A Julien) Le fumier ça se conjugue aussi dans ce coin-là...

Ce n'est pas le chemin qui est difficile, c'est le difficile qui est le chemin.

Pupille de la DDASS.75 Catégorie: A

Chapitre N°1 Ni Dieu ni maître...

Chapitre N°1 en échange d'une bonne paillasse et d'une table. Je vous offre un adolescent costaud que vous pourrez utiliser à votre guise comme une bête de somme ou autre...?

Mon Julien, tu n'es plus qu'un semblant d'humain heureusement que tu utilises encore tes deux jambes pour avancer, afin d'assumer ta différence dans ce monde de quadrupèdes où ils t'ont plongé volontairement pour te condamner de la rage que tu portes sur cette société que tu exècres.
À peine, 48 heures sont écoulées que Denis est déjà planté au garde-à-vous à 8 heures du matin dans le bureau du directeur pour être présenté à ses nouveaux maîtres, afin qu'ils puissent constater que le jeune garçon était robuste et en bonne santé, le directeur n'était pas avare de louanges sur les qualités physiques du pupille alors qu'à son arrivée, il n'était qu'un bon à rien pour avoir échoué dans son placement, qu'il fallait qu'il se reprenne rapidement s'il ne voulait pas connaître certains établissements où les durs se transforment en mouton bêlant dans la bergerie face à un minuscule roquet.

Le directeur sans aucune aménité avec un ton de voix que ne laisser aucun doute que sa menace était bien réelle à l'encontre de Denis "si cette fois, tu fais encore un retour à l'agence, tu ne pourras plus prétendre à une nouvelle formation, il ne te restera pour toi gamin qu'un seul placement. Il avait croisé le destin de Julien en allant chercher les sacs de blé chez la famille Munoz pour la boulangerie de Robert et de Marcelle.

Ce que Julien vivait, c'était le pire châtiment, l'enfer de l'esclavage moderne sans achat dont il n'avait aucune valeur même, sa sueur était gratuite. Il n'avait aucun droit seulement des devoirs sans limite et sans restriction. Cette affectation était l'abandon du pupille par son administration au bon vouloir des patrons de la ferme 24h/24h sans aucune autre contrepartie le couple disposait du pupille comme il l'entendait tant qu'il ne faisait pas de vague pour des abus et une maltraitance reconnue. L'adolescent au bout d'un an devenait un parfait crétin, le benêt du village dans cet environnement méphistophélique et pernicieux où le fumier ça se conjugue aussi dans ce coin-là...

Certaines Charentaises étaient des cerbères sévères, sadiques et haineuses, elles étaient aussi de redoutables commères toujours en train de cancaner et d'inventer les pires saloperies sur autrui. " Cette salope ! Elle couche avec le boulanger pour un bâtard. Tu as vu son chien, il a de drôle de manière à renifler les braguettes ou à passer sa truffe humide sous les jupes... "Elles savaient aussi être abjectes envers les pupilles tout en étant câlines, et affectueuses et hypers protectrices envers leur progéniture de leur chair et de leur sang. Les hommes envers les pupilles n'avaient presque pas d'affect, mais ils étaient moins tordus surtout avec les garçons, pour les filles, c'était encore une autre réalité, le droit de cuissage était toujours réel, cette coutume conférée au seigneur ou au patriarche le droit de coucher avec la pupille, elle était toujours d’actualité dans le fin fond de la campagne. Pour les garçons, le chef pensait avoir adopté un animal domestique d'une race obéissante, n'ayant qu'une intelligence limitée, juste assez pour rester l'humble de son maître qui avait le pouvoir de lui choisir une vie miséricordieuse ou de cruauté à le faire succomber, tout en sachant que le pupille faisait partie intégrante de son cheptel de sa ferme. Malgré le nombre de personnes qui franchissaient le seuil de la cour personne ne prêtait attention à cette chose de bâtard bipède qui n'était qu'un gamin de 16 ans. Un béret charentais cerné d'une large trace blanchâtre de sueur était vissé sur sa tête, ce qui lui faisait ressortir ses oreilles décollées.

Un pantalon bleu bien trop large attaché à la ceinture avec une double corde de lieuse, la chemise ouverte sans les boutons faisait apparaitre un corps imberbe aux côtes trop saillantes, avec aux bras un maillage de grosses veines bleues ses brodequins affamés avaient la gueule grande ouverte, une ficelle avait pris la place des lacets. Voilà à quoi ressemblait Julien au bout d'une seule année suite à son placement comme commis de ferme en échange du gîte et du couvert. Il n'était plus qu'un épouvantail à corbeaux ambulant.

Caché par la volumineuse brouette pleine de fumier qu'il poussait sur des planches discordantes pour gravir et atteindre le sommet de cette montagne d’empilement d’excréments putrides d'animaux qui culminait à plus de 2,50 mètres, un rictus grimaçant lui déformait son visage cramoisi la bouche grande ouverte sous l’effort, faisait apparaître plusieurs chicots noirâtres. Une odeur pestilentielle se dégageait du fumier, quand il vidait sa brouette à l'acmé du tas, sans pouvoir pester, car gémir n'était pas de mise au paradis de la mouche scatophage.

Autrefois, la hauteur du tas de fumier était le Kbis d'une exploitation. Un bon indicateur sur la bonne santé financière de la ferme. Sans argent et sans aucun contact extérieur à la société, où seul le facteur savait, il dira plus tard ", je savais que ce gosse était traité pire qu'une bête, mais jamais personne n'est venu recueillir mon témoignage," dixit le directeur de l'agence qui avait la charge de faire l'enquête sanitaire pour sortir Julien de son royaume animal qu'il avait lui-même placé un an avant en toutes consciences pour s'en débarrasser parce qu'il avait échoué lamentablement quand il n'était qu'un gamin crédule à l'examen psychologique en galvaudant la logique. Le psychiatre lui avait montré deux photos dont une femme jeune et belle et une vielle moche, Julien avait choisi la dernière qui ressemblait à sa sorcière de mère nourricière qui était présente à l’examen. Julien ne voulait surtout pas de conflit avec son cerbère sachant qu'en sortant de cette réunion, il allait encore s'en prendre une. Le psychiatre continuait les tests d'intelligence à l'aide de planches à dessin en lui demandant de classer les figures par priorité d'intervention celle de l'Indien "lequel devait-il abattre en premier celui qui fumait le calumet de la paix ou celui qui avait le tomahawk ?", puis après celle du pompier pour éteindre un incendie devait-il choisir" le pompier qui avait une hache ou celui qui avait la lance d'incendie ?". Julien ignorait qu'à cet instant, il jouait gros, que son destin serait à jamais lié à ses réponses. Il savait, mais il avait crânement décidé de ne pas répondre à son jeu stupide, il voulait seulement lui faire comprendre à cette blouse blanche que ces questions étaient idiotes et qu'il méritait des réponses aussi idiotes, c'était le côté abrupt de Julien quand il se prenait pour un autre à faire l’intéressant. Il avait sous-estimé qu'en face de lui, c'était le pouvoir sans aucune complaisance. Certaines décisions font plus de dégât que les balles, car elles ne font pas mourir immédiatement pour stopper une insupportable souffrance. Le patricien sûr de son arrogance portait la vertu sur son visage tellement qu'il était sérieux et impénétrable. En une heure, il avait fait un diagnostic rédhibitoire et sévère en scellant définitivement le sort sans lendemain pour l'enfant qui était déjà perdu pour l’espèce humaine. À l'énoncé du rapport même le diable aurait dit, « c'est assez ! Je désespère de cette espèce humaine qui est encore plus diabolique que moi » Le diable n'aurait pas accepté ce rejet. Après une tentative de suicide à la noyade, la mer l'a rejetée ne voulant pas s'encombrer de ce succube dans ses abysses, elle l'avait échoué volontairement sur une plage froide où le soleil était si timide et si pudique qu'il se cachait sans cesse derrière son écran de moutons stratocumulus. Les corps allongés frissonnaient sur cet enfer de sable rugueux comme du papier de verre quelques cailloux plats étaient parsemés comme pour laisser un espoir à ces corps de se réchauffer en les lançant pour essayer d'obtenir des ricochets vers un avenir peut être plus brillant que ce passé venant des ténèbres qui devaient à tout prix rester et mourir sur cette plage de Berck. Contrairement au diable Julien voulait encore croire à l'espoir et à l'âme toujours chevillée au corps de cette espèce humaine dont il faisait encore un peu partie.

Après l'hospitalisation aux urgences de l’hôpital de Montmoreau pour soigner un agglomérat de furoncles en bas de son dos, ils lui mettaient des mèches en tissu à l'intérieur de chaque furoncle en le traitant à forte dose de pénicilline. Cette affection traînait depuis déjà plus d'un mois sans aucun soin. Heureusement que le vétérinaire remplaçant était venu pour un vêlage critique d'une vache, quand il a croisé furtivement Julien qui n'aurait pas dû passer à cet endroit, son regard est tombé sur le dos du gamin sous sa chemise volante, l'horreur était sous ses yeux, de nombreuses pustules purulentes d'un blanc laiteux avaient envahi le bas du dos de Julien. Le vétérinaire instamment avait oublié la vache, il insista auprès des patrons de la ferme d'ausculter son dos. Malgré les insultes et les menaces le veto insista, le couple Munoz lui demanda et lui rappela fermement qu'il était là pour s'occuper de la vache et de son veau au lieu de prendre le cas de ce bâtard attardé. Le veto resta de marbre, il alla d'urgence s'occuper de vêler la vache le veau était magnifique et en pleine forme.

Entre-temps M. Munoz avait éloigné Julien en pensant que le véto allait l'oublier, mais le véto au contraire insista pour ausculter le pupille en les menaçant de revenir cette fois avec la gendarmerie s'il persistait à vouloir renoncer à sa requête. Le vétérinaire voyant les dégâts, il le chargea dans sa Peugeot 203 pour le déposer directement aux urgences de l'hôpital le plus proche. Le veto malgré sa promesse au couple Munoz a quand même prévenu la gendarmerie, pour non-assistance à personne en danger. Parfois même dans les abysses des ténèbres et de l'horreur de cette Charente rurale, on pouvait parfois croiser des gens formidables, et dire aussi merci à ce grand biologiste Alexander Fleming qui a sauvé Julien grâce à sa pénicilline.

Chapitre N°2 Un nouveau placement, c'est à chaque fois une nouvelle intrigue et une nouvelle trouille qui recommence, en tournant rapidement le dos trop souvent à un exécrable passé...

Pour l'heure Denis était engagé sur une période de trois ans, en échange de son travail, il aura droit au blanchiment de son bleu de travail et sous-vêtements, à de l'eau chaude une fois hebdomadaire pour faire la grande toilette dans une bassine dans une pièce discrète au milieu de la cuisine, la nourriture était bonne mais rationnée, le logement (un lit dans une chambre qui en possédait trois), évidemment zéro en salaire, parfois une pièce était tolérée aux bons soins et au bon vouloir du maître. Le patron avait la charge d'assumer la formation du pupille, pour ce cas, il devait lui apprendre le métier de maréchal-ferrant, forgeron, mécanicien agricole, serrurier. Et surtout apprendre à balayer l'atelier, et faire des balais de genêts pour ne pas ruiner son maître à acheter des balais en paille de riz.

Les nouveaux patrons étaient des quinquagénaires, Éliane l'épouse était très belle, elle apparaissait bien plus jeune, elle était plus enjouée que son époux qui portait des tonnes d'amertume sur son visage d'une pâleur froide, le sien était d'une finesse égyptienne moderne venue d'une descendance des pyramides, elle était très brune, avec des yeux très larges et foncés, elle était grande et dynamique, son époux Léon lui était un petit gabarit, il paraissait fragile et très fatigué et le souffle court son visage, Avait la forme d'un cracker tellement que sa face était plate, Denis apprit plus tard qu'il avait parcouru un chemin de damnation de 1942 à 1945 le S.T.O. Cela l'avait marqué dans sa chair et dans son esprit tel à une cicatrice ouverte qui suppure sans cesse cette mauvaise période où des saligots faisaient la guerre pour satisfaire leurs ego insatiables pour devenir les maîtres du monde.

Il ne pouvait plus entendre une intonation ou un commentaire en version allemande sans avoir des larmes qui déferlaient sur son visage, la souffrance est un sentiment que la mémoire réactive sans cesse. Dans certaines situations Il pouvait parfois avoir un visage dur et méchant, mais sans jamais donner aucun éclat de voix, ni par un geste brutal débordant d'autorité, son regard suffisait, il avait acquis dans sa souffrance, la puissance et la soudaineté d'un uppercut, qu'il vous mettait kô debout sans vous toucher...


Chapitre n°3 La traversée à pied d’Angoulême adieu l'église d'Obezine, le  phare de Denis à l’orphelinat. 


Denis enfin hors de l'agence reprit sa respiration à pleins poumons du bon air pour évacuer l'air vicié que le directeur produisait dans son bureau. Denis toujours là planté avec cette fois un grand carton son nouveau trousseau de vêtement pour la période "automne-hiver" face au parking de l'agence en attendant de voir vers quel véhicule il devait se diriger, Éliane lui fit signe qu'il devait grimper la rue de l'église d'Obezine, cette église néogothique avec sa flèche très caractéristique qui a été ériger, en 1959, au prix du sang de nombreux ouvriers qui ont fait des chutes mortelles pour élever cette flèche de 68 mètres.

Ils traversèrent la vieille ville d'Angoulême avec ses rues pentues, étroites, et ses pavés glissants avec ses maisons à colombages d'où sortait d'une fenêtre ouverte du rez-de-chaussée des vocalismes d'une diva de l'opéra accompagnée de quelques mesures de piano. Au loin apparaissait la grande place du champ de Mars où avait lieu la foire mensuelle, ensuite, c'était la place Bouillaud, la gare autoroutière, des bus Robin, rouge et jaune qui desservent la ville et les agglomérations proches. Puis les Citram des bus bleus eux, ils effectuaient des tournées au long cours du département, ils passaient dans toutes les villes entre Bordeaux et Angoulême avec un aller et retour dans la journée. Denis pensait que son calvaire allait cesser à cet endroit de la place, la ficelle du carton lui cisaillait sa main droite déjà ensanglantée, mais, hélas, c'était un faux espoir, Éliane et Léon avançaient tout droit pour traverser la place en ignorant les bus, quinze minutes plus tard de marche, enfin ! Ils arrivèrent face à un parking proche des remparts où était stationnée la fameuse désirée une 2CV verte presque neuve. Denis avait effectué une heure de marche avec son carton pour atterrir ici sur ce rempart du moyen-âge de la famille Taillefer, proche du Jardin Vert lieu où Denis se souvenait quand il était petit avoir assisté pour la fête des Mères à des danses folkloriques et vu pour la première fois de sa vie deux phoques en captivité. Voyant le désappointement de Denis, qui en avait plein les bottes, Léon lui expliqua que son épouse venait juste d'obtenir son permis de conduire et que lui ne l'avait pas encore obtenu malgré sa deuxième tentative, et qu'elle avait laissé le véhicule aussi loin, de l'agence de la DDASS, car elle ne se sentait pas encore d'attaque à conduire sa voiture dans le centre-ville en plus un jour de foire. Plus tard, Denis comprendra effectivement le bien-fondé de cette explication.

Denis s'était enfin débarrassé de son fardeau, heureusement qu'il avait pu ramasser à la hâte un chiffon souillé par de nombreuses taches de graisse qui traînait dans le caniveau, pour pouvoir absorber le sang de la coupure et d'alléger le frottement de la ficelle sur la plaie sanglante. Le couple était tellement stressé pour le retour qu'il n'avait rien vu ou n'avait rien voulu voir pour ne pas se rajouter une pression pour la route du retour.

Chapitre N°4 David, «c'est quand, que nous prendrons le train pour aller voir Napoléon à Austerlitz...?»

Comme disait un certain philosophe," on ne regarde pas le chemin quand c'est le diable qui conduit." Éliane au volant, c'était le diable chanceux que les autres usagérs voulaient éviter à tout prix, Léon assis à droite lisait les panneaux indicateurs et l'informait sur les véhicules qui arrivaient à sa droite, Éliane usait imperturbablement du Klaxon pour prévenir de son imminente présence dans l'intersection. Elle finit par atteindre la nationale N° 10 directions Bordeaux à la vitesse constante de 40 km/h avec cette pointe de vitesse, elle entravait la circulation heureusement que certaines portions à deux voies libéraient le trafic. À la droite, l'hôpital de Girac avec la curieuse architecture de son entrée et son sanatorium mortifère tout en verre, on aurait dit un magasin Botanique au milieu d'un champ, où les vaches de la ferme pâturaient, une basse-cour jouxtait un potager, la route séparait l'exploitation en deux parties telle une frontière l'habitation et une grange d'un côté et de l'autre les terrains et les autres locaux agricoles. Denis eut une pensée pour sa maman morte trop jeune à cause d'un postillon chargé de microbes qui avaient trouvé asile sur sa personne vulnérable à cause de la mistoufle, un cadeau de la dernière guerre. Quatre km plus loin à droite, c'était magique ! La vitesse de 40 km/h de la 2 CV était même excessive pour rassembler tous les souvenirs, tout était là, tel que l'avait d'écrit David rien n'avait changé.

Denis aperçut le centre hypnotique de l'I.M.P un ensemble de trois bâtiments récents de couleur crème encerclés d'une enceinte de deux 2 mètres de haut à l'extérieur et autour des champs et à l'arrière le petit-bois, sur le côté coulait la rivière Charreau entre deux lignes de peupliers et le petit village. La ligne électrique qui longeait la route où des milliers d'hirondelles se rassemblaient en octobre pour le grand départ du voyage pour l’Afrique, David les enviait, il aurait bien échangé ses bras contre des ailes pour participer à ce voyage. Il se consolait en regardant sa collection de boîtes d'allumettes, chaque boîte représentait l'image d'une femme en tenue folklorique de chaque état africain.

Du haut de l'étage, de son lit face à la quatrième fenêtre en partant à gauche du dortoir quand le vent soufflé sur les blés verts du mois de mai accrochés à des champs vallonnés, il avait l'impression d'apercevoir la surface d'un grand lac avec des vagues, produites par le mouvement de va-et-vient de la culture."

À gauche de la route, il y avait un tunnel qui passait sous la voie ferrée en direction du Paris Bordeaux que David plus jeune rêvait de prendre pour aller voir le champ de bataille d'Austerlitz de la Grand armé de Napoléon 1er qui avait battu les forces austro-russes. Ce tunnel était aussi le putain passage obligé pour les séances électroencéphalogramme et pour aller assister à la messe obligatoire, baptisé ou non, l'été comme l'hiver tous les dimanches matin par tous les temps il fallait faire les 3 km à pied pour se rendre à la chapelle de l'abée Chambeault. Parfois, les rencontres sur la nationale étaient féeriques comme la course cycliste, le Bordeaux-Paris chaque coureur était procédé d'une Mobylette. Une autre fois, c'était le tour de France, la caravane de messieurs Pernod et Miko les avaient couverts en casquettes et lunettes de soleil, chapeaux publicitaires, des gadgets, portes clefs, les pluies de bonbons de la Pie qui Chante. Les motards équilibristes les Cinzano étaient, eux aussi de la fête, ils donnaient un super spectacle en faisant des figures acrobatiques sur leurs motos en marche. Que certains enfants essayaient de reproduire après  pendant les récréations avec un pneu de voiture et une planchette pour se mettre en équilibre, mais en une fraction de seconde, ils étaient déjà à terre.

Mais la rencontre qui avait le plus ému et impressionné David a été de croiser un matin un énorme convoi militaire américain escorté par deux grosses Cadillac de la police militaire, une quarantaine, de camions GMC avec une dizaine de jeeps Willys remplies de jeunes boys. David et ses camarades marchaient deux par deux mains dans la main, ce qui était obligatoire quand ils longeaient la route nationale. Dès l'arrivée de la première Cadillac à leur niveau, les enfants ont spontanément levé les bras malgré l'interdiction formelle de lâcher la main du camarade, pour saluer à deux mains en formant le V de la victoire en direction de leurs héros dans un élan chaleureux en criant des « yes, yes, » les militaires surpris et émus par tant de sollicitude spontanée d'amitié de la part de la cinquantaine d'enfants en blouse grise, la première Cadillac de la M.P à l'avant avait fait ralentir le convoi au pas sur la hauteur des enfants en déclenchant des rafales compactes de friandises ; des bonbons des paquets de cacahuètes des petites barres de chocolat et du chewing-gum.

Chapitre N°5 Les sirènes des gendarmes hurlent dans le lointain sans jamais se rapprocher.

Ils arriveront juste pour relever les blessés. David face à tant de générosité de ces hommes qui avaient traversé l'Atlantique pour témoigner autant de gentillesse envers son groupe, n'a pu s'empêcher de faire la comparaison avec ce village proche de l'institution avec l'itinéraire obligatoire de traverser ce village pour se rendre à la chapelle, là où une quinzaine de voyous merdiques de 12 à 16 ans en horde sauvage les attendaient pour les insulter, « de débiles, de fils de pute, de bâtards ou de fous » tout en se moquant de l'accoutrement des pensionnaires dans leur blouse grise quand ils ne leur lançaient pas aussi des projectiles sous l'indifférence des adultes dont la plupart n'étaient que des ivrognes. À ricaner des frasques de leur progéniture. Les monitrices restaient impassibles et indifférentes face à ces petites frappes, illettrées seulement nourries sans être éduquées... David mesurait qu'à chaque passage la pression était de plus en plus agressive et que les assaillants étaient toujours plus nombreux. David ne voulait plus aller à la messe en utilisant cet itinéraire à pied, il s'en était remis à sa marraine qui était monitrice, mais sans aucun résultat, les cadres de l'institut pensaient que c'était seulement un prétexte pour ne pas se rendre à la messe

Un matin que le groupe s'avançait dans le village trop calme, quand soudainement une fulgurante attaque s'abattit sur celui-ci des cailloux volés en tout sens dans le groupe, c'était la débandade, en face, ils avaient décidé de casser du bâtard et des fils de pute comme ils pouvaient le brailler pour épouvanter le groupe. David aperçut que sa marraine était sérieusement bousculée, avec ses lunettes fracassées sur le nez, elle se débattait dans le vide dans un brouillard de silhouettes de garçons. David et deux de ses camarades l'ont extraite de l'empoignade de ces sauvageons en leur donnant du poing et des coups de brodequins là où ça fait bien mal dans les bijoux de famille. Face à ces furies les enfants de l'institut ont trouvé leurs saluts en passant par-dessus le premier mur qui donnait dans la cour d'une ferme pour se retrouver en limite sur le parcours très proche du museau du berger allemand qui heureusement ne pouvait pas les atteindre retenu par une chaîne qui coulissée sur un câble suspendu en diagonale traversant la cour. Le fermier qui heureusement avait le téléphone en voyant cette débandade ensanglantée qui coulait de partout et à la demande de la monitrice qui n'avait plus qu'un verre à ses lunettes, il appela du secours, 15 minutes plus tard dans le lointain la sirène des gendarmes de Saint-Michel hurlait, ils n'étaient pas téméraires, ils pensaient certainement qu'ils allaient encore affronter une bande de "blousons noirs". Chaque membre de la bande portait en plus de leur blouson des chevalières mastoc en argent à l’effigie d'une tête-de-mort à plusieurs doigts, ils étaient la terreur de l'époque. Les gendarmes s'annonçaient à grand coup de sirène pour prévenir les assaillants comme pour leur dire « barrés vous ! Nous n'avons franchement pas envie de vous affronter, de recevoir un coup de chaîne à vélo, ou un coup de couteau à grand d'arrêt ou encore de se prendre un coup de poing américain. »

Heureusement, cet affrontement n'était pas encore de cette nature et de cette ampleur. Les assaillants, cette fois n'étaient pas téméraires, ils avaient préféré prendre la fuite, comme une volée de moineaux qui entend un coup de fusil, en un instant le village était devenu inanimé plus un bruit pas une âme à l'extérieur, les fenêtres et les portes étaient toutes fermées pour prendre l'apparence d'un village endormi. Après cette montée d’adrénaline, le groupe avait oublié la seconde monitrice qui était assise sur le trottoir, elle était sérieusement touchée, elle avait reçu un caillou sur l'arcade sourcilière, elle saignait abondamment et pleurait comme une fontaine, son visage et ses cheveux étaient couleurs sang, face à cette hémorragie les quatre gendarmes qui venaient enfin d'apparaitre. En route, ils avaient dû certainement changer les bougies de leur Juvaquatre pour effectuer un parcours de cinq km en une demi-heure. Nos gendarmes rassurés qu'il n'y avait plus d’agresseurs à l'horizon, ils ont remis la monitrice ensanglantée aux bons soins des pompiers pour la transporter aux urgences de Girac pour suturer sa plaie ouverte. Sur place, les pompiers prodigués les premiers soins aux enfants touchés par les projectiles et par les chutes dues à la bousculade. Le groupe avait surtout subi de multiples blessures bénignes. Les habitants du village évidemment n'avaient rien vu, trop occupé à faire la grasse matinée.                               

Pour la paix du village, les gendarmes n'ont trouvé aucun coupable et ce n'était pas grave comme le disait l'adjudant " tant qu'il n'y avait pas mort d'homme." Il n'allait quand même pas sortir un escadron de gendarmerie à chaque traversée du village pour protéger des enfants qui n'appartenaient même pas à une élite de la république et le pire ! Même pas à celle de cette baronnie. La Charente Libre n'avait même pas daigné relater l'incident à sa rubrique des chiens écrasés. Ce fut un dimanche sans office religieux ce qui n'était pas en somme une grosse déception pour les enfants du groupe malgré la gentillesse et le réconfort de l'abbé...

Concernant la monitrice blessée à la tête, elle a eu trois points de suture, les pensionnaires de son groupe vivaient plutôt bien son absence un moment sans crainte que du bonheur ! Ils regrettaient même qu'elle soit déjà de retour 24 heures après à son poste. Les teigneuses ne lâchent pas prise facilement et en plus, elles font du zèle pour se faire remarquer auprès de la hiérarchie. Cette personne était bourrée de complexes et elle était énigmatique, les pensionnaires l'appelaient sympathiquement par le surnom de "gras-double" qui lui allait parfaitement, elle était la plus détestée de l'encadrement et certainement la plus perverse, pour elle tout était motif pour donner des baffes et attribuer des punitions, ou des corvées. Quand elle traversait avec sa section, cet odieux village, elle riait des moqueries salaces proférées à l'encontre des enfants qu'elle devait pourtant protéger. Les gendarmes avaient apporté une modification à l'itinéraire pour éviter de traverser le village des tarés, le fermier avait autorisé que les enfants de l'institution puissent couper à travers champs par son chemin privé. Voyez-vous ! La justice comme elle était belle en Charente toujours la même aujourd’hui, ce sont toujours les victimes qui courbent l'échine, ce sont eux qui sont devenus les pestiférés avec l'interdiction aux enfants de l'institution de traverser ce village malfaisant pour, paraît-il préserver leur sécurité.

Chapitre N°6 Adieu ! David, mon frère, à toi aussi Marcelle te laissera une cicatrice béante...

David avait quitté ce centre depuis l'année dernière, il a été repris par son père qui avait retrouvé une vie stable. Denis avait été heureux d'apprendre cette information par Marcelle sachant que son absence allait lui manquer pour tirer  leur traîneau de misère, car à deux la mouise était déjà moins lourde à supporter. Leur relation a fini comme un match par un coup de sifflet de l'arbitre, David méritait cette belle victoire de revivre avec sa nouvelle famille...

Les larmes de Denis étaient lourdes tellement qu'elles étaient bourrées de tonnes de sentiment et de mélancolie nostalgique qu'elles lui roulaient sur les joues avec la force d'un torrent pour se perdre dans les méandres du passé.

Chapitre N°7 Merci ! Saint-Christophe... Je sais pourquoi maintenant la cagouille est l’emblème de la Charente.

Trois kilomètres plus loin la 2 CV entrée dans l'agglomération de la Couronne cette fois, la vitesse de 40 km/h paraissait franchement trop lente, la ville était recouverte d'un voile gris de particules produit par l'usine des ciments Lafarge. La seule ville de France où les habitants imploraient la pluie quotidiennement pour laver l'air de cette poussière et retrouver la couleur rouge de la toiture de leur habitation. Quand le vent de nord-ouest soufflait sur la ville, les habitants avaient l'impression d'affronter le chammal ce vent violent de tempêtes de poussières qui fouettait la peau et blesser les yeux, les habitants portaient un foulard pour se protéger les voies respiratoires des particules de ciment qui auraient sinon tôt fait de transformer leurs poumons en un bloc de béton... Enfin ! La sortie de cette agglomération inhospitalière, pourtant ce qui les attendait sur la route hors ville, allait être rock " n" rol, encore pire que cette tempête de poussière de ciment. Ils allaient connaitre la vraie frayeur à la Mad Max en partageant la route avec des monstres à dix roues. Denis était à l'arrière du véhicule, il pensait que la mort cette fois n'était plus très loin à une épaisseur d'un pare-choc des camions qui le suivaient, Denis voyait la terreur arriver à chaque fois qu'un nouveau camion avançait à grande vitesse, il avait l'impression qu'il allait avaler la 2 en arrivant au ras du pare-chocs le chauffeur les deux poings levés en direction de cette cagouille verte qui rompait péniblement, il freinait violemment dans un fracas de crissement strident et d'une gerbe d'étincelles dont une odeur persistante de férrodo et de caoutchouc brûlé se dégageait, Tous phares allumés avec les trompes hurlantes à souffler la voiture et à vous péter les tympans. Quand le tour des gros camions à doubles remorques arrivaient, c'était un moment dantesque quand ils doublaient, il se produisait un épouvantable déplacement d'air au passage du vide entre les deux remorques, à l'intérieur de la 2 CV la capote claquait et se soulevait pour prendre la forme d'une montgolfière les passagers avaient la sensation de se retrouver dans une caravelle ce vieil avion traversant une énorme turbulence. Éliane arc-bouté sur le volant comme si elle conduisait-elle aussi un mastodonte sans direction assistée pour éviter de verser sur le bas-côté de la route.

Dans le véhicule, une ambiance d'effroi y régnait la même ambiance du thriller que celle du film suspens "Duel" un camion qui poursuit sans relâche une voiture sans jamais voir la tête du chauffeur. Personne ne pipait mot seulement, une unique pensée tournait en boucle dans la tête de Denis ", mais comment cela allait donc finir ? "Le bruit du clignotant de gauche eut l'effet d'un soulagement salvateur à l'intérieur de la voiture et surtout une libération à l'extérieur pour les camions qui étaient derrière Éliane, traînant la savate à touche-touche sur une file d'un kilomètre. Saint-Christophe avait bataillé durement pour nous faire parcourir les 40 km de la nationale n°10 en étant encore sain et sauf.
Au grand restaurant des routiers et des banquets de Roullet, Éliane quitta la nationale pour enfin se retrouver sur une route secondaire en direction de Blanzac, à sa gauche la laiterie Lescure avec son château du Moyen Âge qui a été reconstruit ou entièrement restauré dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. La laiterie est l'une des plus anciennes et l'une des plus grandes de la Charente, c'est là où était fabriqué le merveilleux beurre Lescure d'autrefois au goût subtil de noisette quand les vaches laitières de race normande broutaient encore de l'herbe bien grasse dans les pâturages ou de bonnes betteraves fourragères l'hiver.

Le Klaxon d'Éliane reprenait du service à chaque intersection pour annoncer son arrivée fulgurante à 40 km/h en deuxième toute. Tout ce qui pouvait rouler avec un moteur sauf un Solex ou un tracteur devait doubler Éliane s'il ne voulait pas avoir l'impression d'être invité à suivre un cortège funèbre, entre Claix et Saint-Léger de Blanzac, la route était très sinueuse et en montagne russe, souvent sans visibilité pour doubler, de toute façon pour Éliane ce n'était pas un souci, car elle ne doublait que les vélos le reste des véhicules étaient hors d'atteinte pour elle. Ce qui est le plus étonnant sur cette portion, ce sont les nombreux virages pour contourner un champ, une futaie, un ruisseau, une cabane. On se demande si les agents de la D.D.E de cette époque n'abusaient pas du pineau ou du cognac pour créer une route tordue calquée à la démarche ébrieuse d'un agent ivre... Ce n'était franchement pas de l'essence qui coulait dans les veines d'Éliane deux heures pour parcourir 50 kilomètres, non ! Ce n'est pas avec elle au volant qu'il fallait partir pour les urgences pour soigner une péritonite aiguë... Le véhicule s'immobilisa dans un minuscule bourg d'une dizaine de maisons nommés Saint-Léger à 3 km de Blanzac et à 15 km de Montmoreau de la boulangerie à Marcelle. Décidément ! La Charente, c'est comme à Fort Boyard beaucoup de détours pour parcourir une minuscule distance. C'est là dans ce village que Denis devait passer la fin de son adolescence.

Chapitre N°8 La visite de l'espace public de la maison qui se résume sur deux-pièces plus l'annexe au fond du jardin.

Denis se hâta de quitter cette bagnole de toutes les frayeurs en tirant son trousseau, il agitait frénétiquement sa main blessée pour évacuer cette sensation de fourmillement, Éliane sans un mot prie sa main et le tira par la manche à l’intérieur de la maison, il se retrouva assis sur un banc qu'Éliane avait légèrement décalé de la grande table campagnarde transversale au beau milieu de la pièce qui était la salle principale à vivre, elle cumulait la cuisine la salle à manger et le séjour, Eliane disparut un instant dans la pièce voisine qui paraissait faire partie de l'espace privé de cette maison. Deux minutes plus tard elle réapparut dans l'encadrement de la porte avec une grosse boite carrée métallique de gâteaux secs que Denis reconnaissait bien et pour cause ! À l'épicerie de Fontafie, il y avait les mêmes qu'il avait parfois détournés de la réserve pour se goinfrer avec David, quand elle souleva le couvercle une grande déception se lisait sur son visage, lui qui avait une faim de Loup, non ce n'était pas des petits beurres, la boîte était devenue une trousse de première urgence. Denis eut top fait de se retrouver avec un coton imbibé d'éther appliqué sur la plaie, il criait des « aïe ! aïe ! » Alors qu'Éliane le traitait déjà d'homme douillet. Elle tenait dans l'autre main un autre coton cette fois imbibé de mercurochrome qu'elle étalait généreusement sur toute la main. La visite de la maison sera vite faite du moins pour la partie publique que Denis aura le droit de partager. Un escalier au fond de la pièce pour accéder à l'étage une pièce du même volume qu'en dessous. Denis avait droit à son armoire massive charentaise et un petit lit à rouleau de 90 du même style que l’armoire rustique qui séparait les deux autres lits du même acabit eux aussi tournés face à la seule fenêtre. Les deux autres lits étaient attribués en semaine par les compagnons.

À droite de la porte d'entrée un buffet bas où étaient posées trois cuvettes avec un grand broc, un porte-serviette à plusieurs branches pour finaliser le coin sanitaire, sur ce même buffet trônait aussi le buste en plâtre de Raymond Poincaré président de 1913 à 1920 Denis avait du mal à comprendre la bizarrerie de l'endroit où était exposé ce buste dans ce dortoir d'ouvrier...? Quand on connaît le message de Raymond Poincaré qui avait lancé la formule de l'Union sacrée “ : la France sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée “. Nous avons vu effectivement après la portée de cette phrase une boucherie infâme de cette guerre, environ 1 397 800 de pertes militaires 300 000 de pertes civiles, et environ 4 266 000 de militaires blessés pour la France, ce sont des paroles faciles quand on dispose du sang des jeunes sans aucune limite à cause d'une étincelle qui a enflammé le monde, à chaque coup de baïonnette leur sang a giclé à cause de l'assassinat de l’archiduc François-ferdinand l'héritier de l'Empire austro-hongrois, les exigences de vengeance étaient quand même très excessives à cette époque...? Dans chaque village de France a vu pousser sur chaque place son monument aux morts. Des noms, parfois, étaient gravés en lettres d'or. La liste était longue et classée par ordre alphabétique ce qui faisait apparaître parfois l'hécatombe dans certaines familles entièrement dévastées dont seule quelques femmes et papys avaient survécu pour survivre dans une solitude tragique..

Vu ce que Léon avait côtoyé, les entrailles de l'enfer de la Seconde Guerre mondiale, il n'avait pas dû apprécier ce personnage dans son appartement privé. Ce qui expliquerait pourquoi ce buste trônait en ce lieu. Dans un autre coin était accroché le Christ toujours crucifié à sa croix, un brin de buis sans doute bénit accroché à sa tête pour prouver qu'il n'était pas tout à fait oublié quoique le brin ne soit pas de toute dernière fraîcheur, il donnait l'impression de sortir d'un herbier. Voyant Denis se tortiller Éliane eu l'initiative de l’emmener de l'autre côté de la route où elle avait un autre petit potager qui jouxtait une grande basse-cour remplie de clapiers à lapins, un vrai élevage de pro, des poules, des canards. Au bout de l'allée, la petite cabane à l'intérieur une assise en bois avec un trou d’où sortaient certains jours chauds les mouches, qu'il fallait faire fuir en versant le broc d'eau avant de prendre ses aises des feuilles des journaux de la semaine après la lecture studieuse le soir de Léon qui lisait la rubrique des décès, et celle des chiens écrasés des environs, la politique de De Gaulle et de son Premier ministre Pompidou, Abdelaziz Bouteflika était déjà ministre algérien des Affaires étrangères à cette époque voilà pourquoi maintenant, il est si proche de l'hiver. Enfin ces feuilles permettaient de s'informer avant de les utiliser pour un dernier usage.


Chapitre N° 9 Léon signe le pain et pas question de le poser à l'envers" ici, on ne fait pas la pute pour gagner son pain." Quand le couteau se referme, il indique la fin du repas et le retour immédiat à l'atelier.

Pour Denis, le voyage est terminé, il est temps qu'il se mette au boulot. Il était treize heures passées et Denis avait une grande faim, le bruit de la forge et du marteau sur l'enclume avait cessé Léon suivi de ses deux compagnons Jean-Pierre devait avoir une trentaine d'années un homme gentil et presque trop discret. Le suivant Patrick frisé comme une chicorée avec des taches de rougeurs sur le visage plus jeune, 22 ans, il roulait sa caisse, il venait de sortir de ses obligations militaires. Ce passage l'avait transformé en petit Rambo, quand Léon lui donner un ordre ou un conseil, il lui répondait par des « oui chef ! » à chaque instant, ce qui amusait Léon qui lui au stalag avait l'obligation de le crier à chaque passage d'une crevure gradée. Chacun attend son tour devant l'évier pour se laver les mains sans eau chaude pour enlever la graisse noire seulement avec l'aide d'un savon de Marseille, sous le mince filet d'eau de la cassotte à cheval sur le seau, c'était l'essuie-main qui enlevait et gardait le plus gros de la crasse, le dernier se retrouvait avec un linge archi-trempé et sale qui n’essuyait plus sinon que de ré-étaler la crasse de son prédécesseur.

Léon s'assoyait au bout de la table face à la porte donnant sur la rue son épouse à gauche proche de la cuisinière rosiere blanche au gaz, face à elle une place restait vacante pourtant avec une serviette enroulée dans un rond en bois posé dans l'assiette. Les deux compagnons étaient placés de chaque côté de la table, Eliane indiqua à Denis sa place à côté de Patrick, face à la porte des appartements privés qui s'ouvrit l’instant plus tard sur une personne d'un certain âge toute courbée par le labeur de toute sa vie dans les champs, tout habillée de noire, mais son originalité, c'était sa coiffe qu'elle portait la traditionnelle quichenotte charentaise avec aux pieds des sabots de bois, Denis aurait cru voir une sœur de l'abée Chambault ses rides profondes lui burinaient son visage qui lui faisait portait très sévèrement ses soixante-dix ans. Son regard sibyllin ne la rendait vraiment pas sympathique, Denis avait compris qu'il n'allait pas être à la fête avec cette personne âgée. La bienvenue dans la maison sera pour une autre fois peut-être ? Elle prit place devant son l'assiette qui était face à Éliane sa fille. Le repas était, hélas, sans rab, heureusement que Denis pouvait se gaver de pain pour saturer sa grande fringale.

Toto était le chat de cirque indépendant et très apprécié il ouvrait la porte en sautant sur le loquet qu'il ne savait d’ailleurs pas refermer derrière lui au grand dam d’Éliane qui lui servait trop souvent de groom surtout l'hiver. Il s'invitait à toutes les fins de repas pour obtenir sa portion de fromage en sautant d'un grand bond agile sur l'épaule de son maître, c'était un chat de gouttière tigré qui devait avoir une dizaine année sans moustache et avec une canine du haut en moins.
Son couteau à la main qui était un pradel d'Auvergne au manche en corne blanche, la lame était très effilée par les aiguillages successifs des années passées, Léon essuyait la lame en un aller-retour sur la jambière de son bleu de travail, avant sa fermeture totale, on pouvait entendre un clic tic bien particulier venant du cran usé du pivot du couteau. Il n'avait pas besoin de parler pour faire comprendre qu'il était temps de retourner au boulot, les compagnons durent laisser une partie du café trop chaud pour l'avaler d'une seule gorgée. Denis fut courtoisement invité à aller enfiler son bleu de travail pour aller faire connaissance avec l'atelier.

Le souffleur de la forge tournait à fond pour monter le coke en température aux environs des 600 degrés, déjà Léon mettait en forme les fers-à-cheval sur l'enclume placée sur un billot qui n'était qu'une partie d'un gros tronc d'arbre d'un vieux chêne. Le cheval de labour, un énorme percheron blanc et roux proche de la tonne, attaché au marronnier de la cour. Jean-Pierre montrait succinctement les machines et leurs utilisations à Denis, quand le patron balança une sangle en cuir à Denis qui était un peu surpris de recevoir cet accessoire à ses pieds. Jean Pierre lui annonça avec un petit sourire malicieux « qu'il allait recevoir son baptême du feu de maréchal-ferrant et encore, il avait de la chance, car cette bête était l'une des plus dociles.» Il accompagna Denis vers le cheval pour lui faire voir, comment il devait utiliser cette sangle voltigeuse en cuir pour tenir et suspendre sa patte de façon que le dessous du pied du cheval soit à horizontale la face en l'air. Léon après avoir taillé en martelant un ciseau plat la corne du sabot, il ajustait ensuite le fer rougi au bout de sa grande pince noire de forge pour l'ajuster au sabot, pendant cette opération de l'empreinte du fer, il fallait se mettre en apnée pour ne pas avaler le nuage âcre de la corne brûlé, Léon éternuait avec la violence incontrôlable d'une allergie ou d'une crise d’asthme, ses yeux étaient rougis et larmoyants. Tenir une patte arrière du cheval était le plus dangereux surtout en bordure de la route du village, il y avait toujours un idiot qui passait en klaxonnant le patron pour lui exprimer un bonjour, parfois, c'était le cheval qui répondait par une dérobade, un clou maladroitement enfoncé dans une partie sensible du sabot ou une ancienne blessure cachée sous un amalgame de boue séchée au creux du sabot qu'il fallait ensuite soigner à grand flot d'eau oxygénée ou du dakin suivant l'hémorragie ou l'infection à traiter. 

Il suffisait de la présence persistante d'un taon en pleine traque à vouloir se servir de quelques gouttes de sang de l'animal, quand il ne s'attaquait pas aussi à Denis les deux mains occupées pour profiter de le piquer. Tout cela n'était pas un climat totalement apaisé pour un cheval déjà bien stressé et il savait le faire savoir en se cabrant ou a gîté violemment de l'arrière à l'avant les lèvres et les naseaux retroussés faisaient apparaître ses impressionnantes incisives. Denis pensait à tort que les pattes avant seraient plus faciles à tenir effectivement que celle de l’arrière avec ce mouvement sec de l'avant en arrière pour le déstabiliser, effectivement à l'avant le mouvement de va-et-vient n'avait pas lieu, mais le cheval sournois avait plus d'un tour dans sa tête pour compliquer la tenue de sa patte avant, il mettait tout son poids sa tonne de muscle sur celle-ci qui était tenu hors-sol par Denis, à chaque pression du cheval le dos de Denis fléchissait presque à la rupture, Léon le brocardait, “ mais tu n'as que du dentifrice gamin dans les bras. Voyons ! Je ne vais quand même pas finir à genoux pour ferrer ce cheval.” Pourtant, Denis souffrait terriblement avec sa main blessée de la matinée, mais il ne lâcherait rien, il s'accrochait à tous ses biceps, car il ne voulait surtout pas retourner dans cette maudite agence de la DDASS.

Chapitre N°10 La première rencontre avec Patrick a été plutôt virile en souhaitant pour lui qu'il ne redoublera pas cette véhémence gratuite.

À peine avait-il terminé son verre de grenadine offert généreusement par Léon que Denis devenait déjà indispensable à Patrick qui avait une urgence, il était sur la fabrication d'une clôture, il avait une soixantaine de fers à T à débiter à la scie à métaux, après une dizaine de poteaux la lame de la scie s'est cassée net certainement suite à une maladresse de Denis, il alla vers Patrick pour obtenir une autre lame, sans aucune explication Patrick lui balança une mandale en lui éclatant la lèvre supérieure qui se mit à saigner abondamment Denis abasourdie recula puis redressa son 1m70 son visage fixé furieusement son assaillant ; on pouvait apercevoir dans les yeux de Denis des points d'interrogation sortir en file indienne en répétant cette phrase, mais il est complètement con ce mec pour une lame de scie à métaux... ! ”Denis ne pouvait plus supporter cette brutalité gratuite qui persistait depuis treize ans,  sans jamais recevoir un encouragement encore moins un remerciement. Prendre des claques, des coups de bâton, ou se faire fouetter au martinet, se faire, insulter ou humilier et maintenant des coups-de-poing...? Non, franchement ! Ce n'était plus tenable ! Aucun être humain normal ne peut supporter ou s’habituer à de tels traitements.

Il devait quand même y avoir autre chose dans cette putain de vie...? Comme ce autre monde paradisiaque que Denis plaisait à imaginer dans ses grands moments de mélancolie et de profonde solitude, quand son stress devenait alors une substance psychotrope naturelle pour partir dans une évasion bucolique. Au fond de la clairière tous les oiseaux étaient rassemblés formant une immense chorale qui entonnait l'opéra " Nabucco" le " chœur des esclaves". Les feuilles des arbres frissonnaient déjà dû à l'émoi et à l'effervescence du lieu, des milliers de papillons multicolores jaillissaient par saccades des buissons de troènes à chaque reprise des chœurs, ils dansaient en formant une vague onduleuse, rythmés par l'intensité des voix et de la musique de l'orchestre, les cétoines danseuses flamboyaient dans leurs tenues vertes métallisées, elles dansaient sur chaque podium qui n'était qu'une grappe blanche aux effluves envoutants des troènes en fleur au mois de juin, cet ensemble réalisait un magnifique bijou sur broche d'une beauté que même le joailler Boucheron n'aurait pu l'imaginer et l'agrafer sur le cœur d'une femme. Même en habit rouge Gerlain n'aurait pas eu l'audace lui non plus de composer cette fragrance envoutante de troène afin de la capter dans un flacon vert métal et or.

Léon qui était avec Jean-Pierre hors de l'atelier pour dépanner une botteleuse, fut surpris de voir à son arrivée Denis tenir un mouchoir ensanglanté sur la bouche “que t'arrive-t-il gamin ?” Une petite voix murmura à Denis de ne rien dire pour cette fois. Alors Denis expliqua au patron “que ce n'était qu'une maladresse, en heurtant la poignée de la perceuse. “Oui ! Effectivement, c'est une sacrée maladresse” s'exclama Léon en faisant une moue sceptique. Quant à Patrick, il n'avait aucune culpabilité pour son geste de petite frappe, Denis savait par expérience qu'il recommencerait, car la méchanceté est insatiable chez ce genre de personne, elle boit même la plus grande partie de son venin le plus secret afin de vomir la peste de cette méchanceté pour la faire partager.

Il était 20 h Éliane de la cuisine criait enfin “à table “ Denis l'estomac dans les talons il était complétement éreinté et lessivé, il avait trouvé cette première journée épouvantablement éprouvante. Denis avait trouvé le premier souper trop léger pour combler cette faim qui le tenaillait depuis un bon bout temps, pour lui plus rien ne pourrait maintenant s'opposerait à sa nuit comme rien ne pouvait justifier la férocité de cette première journée à Saint-Léger, si ce n'était que sa fureur de vouloir vivre.

Chapitre n°11 À la rencontre du village de Saint-Léger.

Denis avait fait le tour du bourg en commençant par son entrée à sa droite l'école le plus haut bâtiment du village avec un maitre et une maitresse et une trentaine d’élèves des petits aux adolescents de 15 ans, la minuscule mairie accolée au bâtiment de l'école. Une proximité bien utile pour l'époque, l'instituteur ou l'institutrice était les personnes lettrées du village, elles servaient aussi de secrétaire au maire qui était souvent le plus riche terrien de la contrée, et avait aussi des relations courtoises avec les notables. il parlait souvent plus fort que les autres, car lui seul avait acquis la science infuse, sans pourtant toutefois avoir l’intelligence pour l'exprimer. L'instruction lui aurait aussi permis de déchiffrer ou de répondre aux formalités de leur administration et des administrés, c'est d'ailleurs toujours le cas dans certains de nos villages. Heureusement qu'ils peuvent maintenant s'appuyer sur des secrétaires intègres ou des adjoints qui ne laisseront rien apparaître des grosses lacunes de certains maires farauds qui recherchent souvent cette place pour la rapacité permettant d'être la première personne informée et de flairer les bons coups sur la commune afin d'enrichir et de mettre en valeur leur patrimoine parfois ils savaient être généreux ou bienveillant et très affable envers certains de leurs administrés et amis ou avec les proches de leurs familles tout en étant pernicieux envers d'autres qu'ils exécraient...

En face de l'école, il y avait une habitation qui ressemblait plus à un éboulis de pierres après le passage des avions de l'armée Tsahal sur la bande de Gaza qu'à une maison de village où habitait une famille misérable qui attendait un appartement des HLM, elle ne vivait que d'allocation familiale et de la générosité de leurs voisins pour les vêtements et de l'alimentaire comme des patates, elle avait aussi la porte ouverte sur les arbres fruitiers quand ils étaient bien achalandés pour subvenir aux besoins de leurs dix enfants qui se suivaient d'une année sur l'autre. Ils possédaient un petit potager que les mauvaises herbes envahissaient plus rapidement que les laitues malgré l'acharnement des six poules vagabondes qui grattaient vaillamment le sol pour trouver quelques vers afin de pouvoir survivre sans l'apport de grain.
Malgré cette misère, ils arrivaient à obtenir des œufs que lui monnayait dans le dos de Bouboule pour acheter un paquet de tabac gris et de la piquette. L’omelette que Bouboule rêvait de préparer à ses enfants n'était qu'un mirage, elle devait attendre de la générosité du voisinage, elle ne devait surtout rien obtenir de cette feignasse de son mari qui dans son délire se faisait un devoir de travailler pour la France, car pour lui une Troisième guerre mondiale aurait bientôt lieu et qu'il fallait produire de la nouvelle chair à canon comme il le disait, quand il était dans la grisaille de sa piquette.

« Faire beaucoup d'enfants, c'était préparer l'esquive à l'ennemie».

Son vrai souci majeur, ce n'était pas Marianne, c'est plutôt qu'il n'avait toujours pas maîtrisé et assimilé la méthode Ogino, quant à sauter du train en marche, il était trop souvent saoul pour avoir un soupçon de lucidité au moment fatidique, il s’effondrait dans un coma éthylique juste après son œuvre sur sa Bouboule, son épouse qu'il nommait ainsi à cause de son état permanent de femme enceinte. À côté de l'école habitait un couple d 'écolos de la première heure, il vivait de la culture du tabac et de la production du miel, car à cette époque, le métier d'apiculteur n'était qu'un complément pour le dimanche, il était impossible de mendier à l'Europe des subventions. Son miel était merveilleusement bon, Daniel n'était pas un type radin, il était plutôt le mec chic avec Denis, il lui faisait goûter son nectar à la cuillère à soupe. Il avait aussi une grange ou sécher les feuilles de tabac dont l'odeur qui s'en dégageait était persistante dans tout le périmètre. Denis avait essayé de fumer une feuille séchée en la roulant comme un cigare après plusieurs bouffées Denis était complètement ivre cherchant un équilibre qui devenait instable et irréversible à mesure que le cigare-maison se consumait cette expérience se terminait par une envie irrésistible de vomir. Denis malade comme un chien ne comprenait pas comment Marlboro pouvait faire des cigarettes aussi douces et aussi agréables à fumer alors que ces feuilles naturelles qu'il fumait étaient âcres et infumables.

Le couple avait une fille, il ne lui avait pas imposé un prénom de fruit ou de légume par respect à l'enfant comme l'auraient fait certains illuminés des ayatollahs de la cause verte, comme lui affubler un prénom style Nectarine pour la fille ou Brugnon pour le garçon, Daniel n'avait pas besoin de cela pour affirmer ses convictions qu'il était un vrai écolo, sobrement, il avait appelé sa fille Sylvie, elle était fonctionnaire à Paris et elle mangeait sans doute elle aussi du poulet aux hormones. Ce couple avait en permanence un pensionnaire veuf qui avait eu sa période glorieuse, il avait été le premier magistrat du village d'une centaine de citoyens, il était d 'ailleurs un maire intègre. Il prenait ses repas avec le couple et allait dormir chez lui à quelques pas dans sa belle maison longère sur une terrasse surplombant le paysage vallonné de la Charente. La médisance disait dans le village que parfois pendant l'absence de Daniel, son épouse allait parfois refaire le lit dans la chambre de cette magnifique maison de son pensionnaire.

À suivre N°4

Perrette et son pot au lait

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Suite N°3 gémir n'était pas de mise au paradis de la mouche scatophage.

Denis a fait comme Perrette avec son pot au lait il a lui aussi chuté en versant sa hotte de tous ses rêves et de ses espoirs...

N°1 Lili marquait le temps de la longue journée de Denis comme une horloge sonnant les heures...

Il y avait Lili, une fille de 20 ans la filleule d'Éliane, elle était le métronome de la journée avec ses quatre passages journaliers sur sa Mobylette bleue, qu'il pleuve qu'il neige ou qu'il fasse soleil, elle passait devant la forge avec la régularité d'une Rolex, jamais une expression pour éclairer son visage pas un instant de distraction sauf quand elle croisait sa marraine un léger signe de la main appuyé d'un clin d’œil à peine perceptible derrière ses triples foyers embrumés, sinon pour les autres son visage restait fermé impassible et certainement pas l'ébauche d'un sourire.
Elle effectuait les trajets journaliers pour se rendre à l'usine Ballutaud de Blanzac qui fabriquait toutes les boîtes de fromage en bois, en carton ou en paraffine pour toutes les laiteries de France. Elle occupait un poste de surveillante de la qualité comme ses deux autres frères qui avaient été bombardés chef d'équipe et contremaitre, son troisième frère était employé au vignoble toujours pour la destinée du même patron de la SA Ballutaud.

N°2 Son égo à Mirouleau avait triplé avec sa nouvelle fonction de premier magistrat du village il pensait même pouvoir marcher sur l'eau...

Le père de Lili avait une bonne cinquantaine d'années, il était un homme d'une grande gueule. Il était le régisseur du vignoble d'une cinquantaine d'hectares dont il produisait du cognac et du pineau. Il venait de se faire élire le maire des 140 âmes du village, depuis son élection de maire, il était devenu un homme odieux, il gueulait encore plus férocement qu'avant il était persuadé qu'il marchait sur l'eau tellement qu'il était le Dieu le père du village. Il avait promis à Denis la fortune s'il profitait de ses congés payés pour effectuer les vendanges chez lui... Il avait promis à Denis la fortune s'il profitait de ses congés payés pour effectuer les vendanges chez lui... Sachant qu'en cette période d'octobre, il n'y avait pas beaucoup d'hommes de disponible pour faire le porteur d’hôte qui devait assurer les va-et-vient plus ou moins longs sur un terrain pentu et boueux entre le front de coupe et le tombereau en bordure des vignes où il fallait vider la hotte galvanisée pleine d'une bonne quarantaine de kilos de raisins à monter sur une charrette puis sur une échelle jusqu'au dernier échelon et ensuite, il fallait faire une flexion sèche pour déverser son contenu dans le tonneau. Il était hors de question de faire attendre ces dames les coupeuses avec leurs paniers en bois pleins de raisins. Un porteur devait être en mesure de porter pas loin de la tonne de raisin dans la journée. Mais rien ne pouvait atteindre le moral de Denis, il était si heureux de cette aubaine enfin un travail qui allait lui permettre de percevoir pour la première fois une rémunération.


N°3 Les vendanges sont devenues le chemin du supplicié à cause d'une hotte pourrie...

Le matin à la première heure, la brume matinale était plutôt frisquette et très humide. Les paniers pleins à ras bord de grappes des coupeuses dont les plus petites vidaient sur la pointe de leurs pieds et à bout de bras leurs lourds baquets en bois qu'elles tapaient fortement en s'accrochant sans ménagement sur le bord de la hotte pour faire glisser les grappes enchevêtrées et récalcitrantes qui empêchaient le vidage en totalité du panier Denis à chaque vidage dans sa hotte Denis serraient les dents, il sentait cette putain de hotte qui lui entrée dans sa chair face à cette souffrance, il regrettait de ne pas avoir l'endurance et la force d'un mulet pour assumer ce travail dans ces conditions.
En plus, ce sale bonhomme de Mirouleau lui avait remis le matériel le plus pourri du vignoble à sa base, la hotte n'avait plus sa protection en cuir pour protéger le bas du dos du porteur Denis lui avait bien signalé, mais rien n'atteignait ce monsieur trop imbu de sa personne, il avait toujours ce leitmotiv en guise de réponse qui coupait court à toute réclamation ", ce ne sont que les mauvais ouvriers qui se plaignent toujours du matériel “ pourtant chaque jour le dos de Denis se dégradait sa peau était à vif malgré le sac en jute qu'il avait placé entre son dos et la hotte. Son maillot de corps à la fin de la journée restait collé à la plaie qui suppurait, chaque soir Éliane pansait son dos avec du Mercurochrome, mais cela n'était pas très efficace pour venir à bout de la blessure même en essayant de le couvrir d'un énorme pansement
rembourré d'une épaisse gaze. Malgré l'importance de la blessure Léon et Éliane responsable de Denis ne se sont jamais plaints auprès de leur soi-disant ami Mirouleau pour lui faire entendre raison et de virer illico cette hotte pourrie.


N°4 Ce n'était pas un porteur de hotte qu'il leur fallait sur ces terrains complètement détrempés mais plutôt une bonne mule...

Ce qui était incroyable même madame nature s'était placé du côté de ce négrier de Mirouleau pour envenimer l'état de santé de Denis quand il pleuvait pour sortir des rangs de vigne, il fallait s’accrocher après les piquets tellement que les allées d'argile étaient boueuses et collantes, parfois les bottes trop grandes restaient prises au sol comme dans un marécage, c'était franchement la marche au supplice sans la symphonie fantastique d'Hector Berlioz pour servir d'endorphine à la douleur due au frottement de la hotte sur sa plaie. Au bout de ces quinze jours de cet enfer Denis était extrêmement fatigué Léon l’emmena se faire ausculter par son médecin qui diagnostiqua une sévère furonculose, il lui ordonna d’utiliser des pansements avec une pommade désinfectante et cicatrisante et d'adjoindre un traitement antibiotique à base de pénicilline et de cesser séance tenante de porter cette maudite hotte. Denis ignorait que la pénicilline et le raisin ne faisaient pas bon ménage quand il fut pris de violentes et dévastatrices chiasses ce qui n'était pas facile à Denis de gérer en plein un rang de vigne de s'accroupir discrètement pour se vider littéralement, à disposition, il n'avait que les feuilles bleuies par le traitement de la bouillie bordelaise à cueillir pour s'essuyer ce qu'il lui donnait l'impression de se passer les fesses au scotch-brite ce qui était encore un second supplice.


N°5 IL y a du rififi dans le vignoble, Denis ne laissera pas sa peau dans un rang de vigne de cet infect Mirouleau.


Ce matin-là Denis décida de ne plus porter cette maudite hotte face à la quinzaine de vendangeurs qui attendaient son bon vouloir pour reprendre le travail, Mirouleau toujours aussi bienveillant envers les gens vulnérables, commença à houspiller sévèrement Denis en l'abreuvant d'injures "de feignasse, de bon à rien, de connard et de tout son répertoire de gentillesse." Denis impassible face aux vendangeurs perplexes qui prenaient le parti de Mirouleau par crainte et par intérêts, il ne céda pas face à ce déluge d'incompréhension Denis décida de quitter les deux gros pulls de laine qui lui servaient d’amortisseur puis son maillot de corps, une fois torse nu malgré la fraîcheur matinale d'octobre puis il décolla un pan du gros pansement rembourré de plusieurs épaisseurs de gaze qu'Éliane lui avait refait le matin même, un cri d'horreur monta du groupe des vendangeurs surtout chez les femmes en découvrant la blessure à vif avec la peau autour complètement nécrosée. Malgré que le soutien avait changé de camp Mirouleau toujours avec sa compassion légendaire pour l'humain ne s'avoua pas vaincu au contraire, il lui signifia avec arrogance " si tu refuses de prendre cette hotte immédiatement, je considérerais que ton boulot s'arrêtera sur-le-champ." Il désigna à son commis qui était occupé à pomper le jus de raisin du pressoir de prendre sa place immédiatement. Le commis était un fort gaillard, un homme rustique d'une bonne trentaine d'années déjà bien cabossé, avec certains défauts de fabrication, gamin, il avait été recueilli par la famille Blanchaille du voisinage qui avait une petite exploitation dont il avait passé son temps à effectuer des travaux dans les champs au lieu de s'asseoir assidument sur un banc d'école, enfant, il avait appartenu à la même DDASS de la Seine que celle de Denis.


N°6 Comment les agents de la DDASS abâtardissaient un pupille sans extrait de naissance...

La DDASS qui avait un fort humour envers ses pupilles, elle l'avait nommée officiellement à son état-civil " Vincent INNOCENT", car il avait été trouvé un 28 décembre abandonné un mois après sa naissance, il était placé dans un carton proche de la crèche de l'église Sainte-Rosalie du XIIIe arrondissement de Paris sans aucune identité. Denis n'a jamais pu par respect l'appeler par ce nom qu'il trouvait indigne ce qui n'était pourtant pas le choix des gens du village qui trouvaient au contraire que ce nom Innocent, il le portait merveilleusement bien. Les agents de la DDASS auraient pu le nommer Noël ou Sylvestre au lieu de lui choisir ce nom infâme et abâtardissant, impossible à porter, que les enfants lui hurlaient à chaque fois qu'il passait devant l'école, entendre sans cesse cette insulte permanente avilissante dans une société dite civilisée.

Il avait vécu dans le village dans la même famille depuis son enfance à sa majorité, le couple Blanchaille l'avait jeté sèchement, car il avait osé demander une rétribution en tant que salarié, car le logé-nourri n'était pas un salaire à la hauteur de son travail produit 7 jours sur 7. Le refus du couple ne leur avait pas porté chance, un matin le mari voulant se frayer un passage dans l'étable, il donna une tape amicale sur le postérieur de son monstre irascible qui ce matin-là n'était pas d'une humeur taquine. Le mari sans voir venir cette fureur démentielle s'est retrouvé tout surpris sous son taureau, complètement brisé par piétinement et encorné par le thorax, il est mort dans une horrible souffrance. Ce mauvais karma qui avait frappé le mari persista avec la veuve juste un mois plus tard alors qu'elle était juchée au faîte de son pailler, son crochet métallique à la main qui lui servait à tirer les bottes de paille pour les balancer dans le vide, dans un mouvement de déséquilibre, elle accrocha la ligne électrique qu'EDF venait juste d'achever et de mettre en fonction, la veuve est morte électrocutée, l'arc électrique avait aussi embrasé le pailler. C'est au pied du pailler fumant que son chien bâtard 30 % de berger allemand et 40% de Collet et de 30% de berger belge hurlait à la mort comme pour annoncer les prémices d'un tremblement de terre, ce qui attira quand même l'attention du plus proche voisin qui donna l'alerte juste avant que le feu puisse s'attaquer aussi aux bâtis et aux animaux prisonniers à l'intérieur.

La famille Blanchaille vivait recluse, il avait eu deux enfants dont un garçon qui aurait dû prendre la suite de ses parents, il est tombé à 22 ans en Algérie dans le djebel, sa brigade a été prise dans une dégueulasse embuscade de fellaga alors qu'ils se désaltéraient dans une oasis. La sœur cadette était une belle rouquine aux longs cheveux les yeux verts, très fine et élégante. Elle travaillait aux Nouvelles Galeries d'Angoulême au stand maroquinerie, c'est là qu'elle rencontra son amour un costaud de G.I Américain black qui était stationné dans une caserne de la forêt de la Braconne.

Cela avait fait grand bruit dans la contrée, elle a été traitée et conspuée de « salope », de « pute à bidasse », ses parents n'avaient pas été très loquaces et ni courageux pour affranchir cette situation que leur fille a dû traverser absolument seule. Dans leur grand courage, ses parents avaient pris la pire décision de la renier, pour s'en remettre au jugement du voisinage. Face à cette trahison la fille n'avait plus d'alternatives, elle devait partir de cet endroit vicié pour que cela cesse. Alors un matin, elle est partie en catimini en bus, pour aller vivre définitivement en Louisiane en Amérique auprès de son amoureux le G.I.

Le voisinage après le décès de la veuve ne voyant qu'aucune reprise en main de la propriété par un membre de la famille était possible, ils commencèrent à vouloir s'étriper comme des chiffonniers pour se mettre sur les rangs pour récupérer pour trois francs six sous les 45 hectares des terres, plus le bâti de la ferme. Ils furent fort surpris de voir un jour débarquer une 2cv Citroën camionnette à bord un jeune couple des Vendéens qui avaient postulé pour devenir les nouveaux métayers, de l'ex-propriété de la fille Blanchaille. Une heure plus tard ils virent débarquer une impressionnante et étincelante Mustang rouge avec son feulement de son V-8 qui était si particulier.

C'était le nouveau propriétaire de l'exploitation, il était d'une famille bourgeoise aisée de la commune voisine d'une vingtaine de kilomètres sa mère était veuve, elle habitait la belle gentilhommière familiale avec sa sœur et son beau-frère qui gérait le domaine. Lui, il était retraité à 48 ans de la marine militaire française. Amiral, il avait rencontré dans un cercle de la marine la fille Blanchaille et son époux suite à une de ces escales techniques aux USA, ils étaient restés en relation se trouvant de grandes affinités par l'attachement d’être tous deux natifs de la même région.

Sachant que, définitivement, elle ne reviendrait plus sur ses terres et que justement, l'amiral avait décidé pour sa retraite de devenir un gentleman farmer, elle lui avait cédé sa propriété à un prix très compétitif que certains du village n'auraient pas hésité pour se l'approprier. Cet homme était tout en élégance en polo Lacoste et pantalon carreaux Burberrys ce qui tranché auprès des autochtones bouseux. Il s'était rapidement équipé à neuf en gros matériels agricoles, il avait tout d'abord commencé par tout défricher à coups de bulldozer les bosquets, puis il avait fait un grand étang pour son second loisir la pêche.

Son premier loisir était d’effectuer des grandes chevauchées avec son magnifique cheval pur race espagnol robe noire, assis sur sa selle Hermes, les deux avaient fière allure. L'Amiral passait souvent par la forge de Saint-Lèger, car il aimait cette odeur de métal chaud et de corne brûlée. Puis le son de la grosse enclume l'envoûtait presque, il aimait l'entendre au loin cette résonance qui circulait entre maisons et coteaux de vignes et de la culture du tabac, c'était pour lui un hymne à la vie, car il trouvait que cette campagne était trop silencieuse quand les coqs se taisaient et que les chiens n'aboyaient plus.

Ses haltes à la forge lui permettaient aussi de suivre l'évolution de sa commande d'une ferronnerie d'art qu'il avait dessiné et qu'il faisait réaliser par le maître forgeron, c'était une magnifique rampe d'escalier avec des motifs pas évidents à effectuer loin du style des ordinaires volutes son motif un genre de glycine avec des grappes des fleurs avec des grandes feuilles dentelées et nervurées d'une précision remarquable qu'il voulait installer dans sa longère proche de la propriété familiale dont il venait aussi d'achever la rénovation, la façade en était en pierre de Crazanne. Et ensuite, il devait aussi s'attaquer aux bâtiments agricoles du métayer pour les moderniser.

Ça a été la plus belle vengeance de la fille de voir toutes ces familles de péquenauds d'un autre siècle qui avait tant de mal à se moderniser et qui maintenant étaient là toutes baveuses et envieuses de jalousie face à tant de moyens et de modernité déployée. Depuis son éviction de la famille Blanchaille Antoine, le commis journalier passait de ferme en ferme pour travailler et pour manger tout en maintenant son trip que lui procurait cette sale vinasse.

Mirouleau toujours avec une idée tordue d'avance, il lui avait prêté une maisonnette à l'orée du bois appartenant à son patron ce geste n'était pas tout à fait dû à la générosité, il ne fallait pas non plus rêver ni à un sursaut de générosité, c'était pour être sûr de l'avoir sous la main en cas de besoin et le besoin revenait sans cesse frappait à sa porte.

Antoine aurait pu changer de vie, en quittant ce village afin d'élargir son horizon qui n'était qu'un cadre rigide de la ruralité étroite pour évoluer. Même partir faire le service militaire même cela, il n'y avait pas eu droit à cause des gendarmes qui avaient renoncé par charité à le recenser, alors il est resté là à piétiner ou à pédaler sur une circonférence de 15 kilomètres autour du village. Sa vie n'évoluera pas d'un neurone dans cette zone campagnarde au contraire, il végétera pour le plus grand bonheur des propriétaires fermiers qui l'exploiteront, jusqu'à l'usure totale de sa santé et que ses muscles soient transformés en dentifrice, après l'avoir totalement essoré, ils le jetteront dans un asile comme un vulgaire pochard addict à l'alcool.

Ne supportant plus de voir ce bipède de la déchéance ce trainer lamentablement à leurs portes et sachant surtout qu'ils en étaient les créateurs. Car au lieu de lui glisser un billet sur la table, ils l’abreuvaient sans soif de leur poison-maison cette fabrication qu'ils offraient sans modération, ce méthanol qu'ils appelaient de ce joli nom plein d’espoir une eau-de-vie qui montait allègrement à 75°, il avait aussi la porte ouverte dans tous les chais des environs avec l'option open bar aux tonneaux du cépage de Noah pour remplir sa dame-jeanne en verre la seule référence d'une présence féminine à son entourage, c'était cette bonbonne de 10 litres qu'il remplissait jusqu'au goulot de ce vin qui rendait fou.


N°7 Le régisseur Mirouleau était un sale galapiat et une vermine...

Le commis s'approcha de la hotte voyant l'état du galvanisé lustré par le dos de Denis, il s'adressa à Mirouleau " OK ! Je porterais la hotte, mais à une condition, je refuse d'utiliser celle-ci, je désire utiliser la neuve que vous avez donné à votre fils." Mirouleau commença par tordre son bonnet de rage et finit par céder " bon, c'est d'accord !" Le commis fut quand même étonné que Mirouleau puisse accepter aussi rapidement à sa demande cela était curieux et surtout incroyable vis-à-vis de son fils. Il avait certainement encore une embrouille derrière la tête...? Effectivement ! Il demanda à son fils d'aller faire son choix parmi les hottes presque neuves qui étaient en stock dans le chai. Denis trouva cette situation ubuesque et déconcertante lui qui depuis dix jours suppliait ce crétin de lui changer sa hotte sans pouvoir obtenir satisfaction...?

Face à toutes ces vacheries et cette méchanceté cumulée de la part de son patron le commis exigea que Denis puisse continuer les vendanges comme coupeur afin d'épargner son dos, tous les vendangeurs sentant enfin la fin du dénouement, ils étaient cette fois unanime et avaient apprécié ce compromis, ils venaient de tous comprendre que Mirouleau n'était qu'un mauvais galapiat. Les vendangeurs prirent soin de Denis jusqu'à la fin des vendanges. Mirouleau n'avait toujours pas digéré l'action qu'il n'avait pu entièrement maîtriser, avec sa rancune, il continuait la semaine suivante à vilipender encore Denis ", c'est toujours pareil avec ces morveux qui veulent toujours se prendre pour des invincibles et qui ne vont jamais jusqu'au bout de leur mission, ce ne sont que des musclés des gencives... »

Ce salaud, il aurait certainement voulu voir Denis anéantit à genoux dans un rang de vigne lui demandant grâce. Pour après pouvoir raconter, comment il avait maté un morveux de la DDASS en le traitant de drôlesse...

Seul son vieux cheval Diego avait droit à un peu de sa considération, ce qui lui donnait un peu d'humanité à ce monsieur, il lui manifestait sa tendresse par une petite tape sur le flanc, ou une caresse sur le front ou en lui coiffant de sa main rugueuse sa crinière, sa voix, était exagérément trop douce, elle était inaudible pour une quelconque sincérité pouvant sortir de ce personnage. Il lui susurrait des mots mielleux dans son oreille, alors que pour Denis, il n'avait même pas un regard, ni un bonjour de circonstance. Qui a osé dire « celui qui aime les bêtes, aime aussi les humains ? »

N°8 A la fin des vendanges le P.D.G est venu effectuer sa tournée des popotes.

Enfin ! La fin des vendanges, pour clôturer la période des vendanges, une petite fête a été organisée les épouses ou les époux, des vendangeurs ont été aussi conviés à la soirée. Le PDG de la S.A Balluttaud était là pour effectuer sa tournée des popotes et saluer les petites gens qui avaient œuvré dans son vignoble, il commença avec son speech à flatter toute l'équipe, « qu'ils étaient des gens valeureux, courageux, rudes et costauds pour avoir affronté cette mauvaise météo automnale qui avait rendu les allées des vignes boueuses presque impraticables ». Mais l'équipe avait eu plus violent à supporter que les intempéries en la personne du régisseur son état caractériel et son humeur de chien étaient encore plus éprouvants que l'humidité glaciale du matin qui piquait le nez et les oreilles et engourdissaient le bout des doigts et les orteils. Le PDG pour en rajouter dans l'honneur de la bravitude du groupe, il se lança dans une opération en règle de déglinguage concernant le personnel de son usine de boîtes à fromage, qu'il comparait à des chochottes qui eux avaient la chance de travailler confortablement à des postes assis dans des locaux chauffés, et qu'ils étaient devenus des chiffes molles et trop souvent malades. En plus, il était certain qu'ils étaient roublards avec les arrêts de maladies et n'avaient rien à voir avec une maladie quelconque, ils étaient liés plutôt en rapport avec certains travaux importants au moment des récoltes des patates ou des fayots ou des betteraves fourragères de leurs exploitations. Ce monsieur dans son élan de dénigrement avait oublié que même dans son usine tout n'était pas aussi parfait et que dans certains de ces ateliers comme à la section du sertissage, il fallait être un kamikaze pour y travailler, une fraction de seconde d’inattention où une légère désynchronisation avec la cadence avec la machine, vous aviez instantanément en retour le baisemain méphistophélique de Lucifer avec en prime sa marque presque indélébile d'une brûlure en forme d'un demi-cercle sur la main.

Cette brûlure électrique par son intensité était aiguë et profonde donc très douloureuse. Aucune protection de la main n'était prévue pour justement sentir la brûlure avant que la main soit plus gravement atteinte par la sertisseuse brûlante en plus son mouvement de va-et-vient était très court pour maintenir un bon rendement. La main droite des ouvriers à ce poste devait attendre les trois semaines de vacances annuelles pour espérer, pouvoir, cicatriser et effacer le spectre de ces brûlures électriques cruellement douloureuses et disgracieuses.

N°9 La fête avait un goût de soulagement, c'était la fin perfide de ce long cauchemar...

Au départ du PDG, c'est le vin qui à son tour piaffait d'impatience de s'exprimer, un gros rouge de la propriété qui tachait comme l'encre des écoles à l'époque de la plume Sergent-major, il plafonnait autour des 9° en bonne période et encore, il était chaptalisé, il a coulé à flots toute la soirée par l'intermédiaire des pichets en verre pour arroser, le grand banquet composé de gibiers variés (lièvres, sanglier ou chevreuil) servi dans le réfectoire des vendangeurs quelques couples dansaient sur la voix de Tino Rossi ou l’accordéon de Verchuren ou avec la trompette de Sidney Bechet, ou de notre Georges Jouvin avec son"Hymne à la trompette" pour les plus jeunes Christophe "et son Aline", Pascal Danel et sa plage aux romantiques, François Degueltle avec son "Ciel, le Soleil et la Mer ", Marie Laforest avec ses "vendanges de l'amour", pointaient déjà leur nez.

N°10 La première, paye adieu vélo, montre, le pantalon jean, le blazer marine avec le badge" Honi soit qui mal y pense ", pour le sent-bon, et le transistor pour écouter le S.L.C...

Il va falloir encore attendre... Quant à Denis légèrement euphorique, il se racontait l'histoire de "Perrette et le pot au lait" en apprenant le verdict de la vraie valeur du travail qui était lié au montant de toute sa première paye. Le moment venu, Denis reçut, son enveloppe de la main du régisseur les billets à l'intérieur ne paraissaient pas nombreux, la déception était à la hauteur de cette aventure, trois semaines de vendange, en 1965, pour 150 francs. Monsieur Mirouleau avait bien œuvré pour réduire le taux horaire de la paye de porteur à coupeur. Comme Perrette Denis venait de chuter sur ses illusions en versant la hotte pleine de tous ses rêves et de ses espoirs...

La fortune promise de ce charlatan de Mirouleau, elle est passée fière et aussi droite comme le grand (F) du Franc de cette époque à toute berzingue sans remords, sans hésitation et sans se retourner en passant devant lui. Le laissant dans sa déception du moment. Autant souffrir pour ça ! Les soins et la cicatrisation totale du dos de Denis avaient été beaucoup plus longs à guérir que sa paye à dépenser. Denis se consola rapidement, car au niveau de l'effort comparable, il y avait pire ! C'était quand même beaucoup plus que les 5 francs que lui attribuait parfois Léon, les dimanches et encore sous condition de son bon vouloir. Parfois, il justifiait son refus toujours au dernier moment quand Denis enfourchait son vélo. "Je suis désolé pour cette semaine, tu as cassé un foret, ou c'était parfois une lame de scie à métaux (qui se brisait comme du verre), une clef à pipe égarée et introuvable qu'un compagnon avait dû oublier sur une machine agricole d'un client..." Ce qui était quand même un comble...! Mais c'était au bon vouloir du prince et Léon savait en jouer parfois tout simplement pour asseoir son autorité quand il voyait que Denis prenait un peu trop ses aises, il était donc inutile de contester afin de pouvoir garder un mince espoir d'une générosité plus sonnante et trébuchante pour la semaine suivante.